« C’est gratuit. »
Trois petits mots. Trois mots qui peuvent soudainement transformer notre cerveau en machine à dire OUI.
Une application gratuite ? On télécharge.
Un abonnement sans frais ? On s’inscrit.
Un échantillon offert ? On prend.
Un service gratuit ? On accepte.
Une promotion « cadeau » ? On prend encore.
Après tout, ce serait dommage de laisser quelque chose de gratuit derrière soi. On ne sait jamais, quelqu’un pourrait le prendre à notre place. Nous avons une relation assez particulière avec la gratuité. Dès qu’on nous dit que nous n’avons rien à payer, nous avons l’impression d’avoir remporté une petite victoire. Même lorsqu’on vient de prendre quelque chose dont on n’avait absolument pas besoin.
Mais une question mérite quand même d’être posée : si nous ne payons pas avec notre argent, avec quoi payons-nous ?
Parce que « gratuit » ne veut pas forcément dire sans coût. Parfois, cela veut simplement dire que le prix est suffisamment bien caché pour que nous ne pensions pas à le chercher.
Le prix que l’on ne voit pas
Prenons les réseaux sociaux.
Nous ne payons pas pour ouvrir un compte, regarder des vidéos ou faire défiler notre fil d’actualité. Tout est gratuit, quel bonheur.
Enfin, presque.
Parce qu’en échange, nous donnons quelque chose de beaucoup plus précieux que quelques francs : notre attention.
On se connecte simplement pour regarder « deux minutes ». Une vidéo apparaît, puis une autre, ensuite une troisième. Puis une notification, un message, une autre vidéo. Et soudain, on regarde l’heure avec cette expression très particulière de quelqu’un qui vient de réaliser qu’il était censé faire quelque chose d’important il y a une heure.
« Mais je viens juste de me connecter ! »
Non. Cela fait 57 minutes.
L’application était gratuite.
Notre temps, lui, ne l’était pas.
Et c’est probablement l’un des coûts les plus faciles à oublier parce qu’il n’apparaît nulle part. Aucun relevé bancaire ne vous dira : « Vous avez dépensé 2 heures et 14 minutes ici. Merci pour votre fidélité. »
Pourtant, notre temps est une ressource limitée. Une heure passée à faire défiler du contenu est une heure que nous ne pouvons plus récupérer. Elle aurait pu servir à travailler, apprendre quelque chose, dormir, lire, appeler quelqu’un ou même simplement ne rien faire. Parfois, cette dernière option aurait déjà été plus productive que la quinzième vidéo sur « les 5 signes que votre personnalité est exceptionnelle ».
Mais le temps n’est pas la seule chose que certains services gratuits peuvent nous coûter. Nos données peuvent également avoir une valeur. Certaines applications et plateformes observent ce que nous recherchons, ce que nous regardons, ce que nous aimons, les contenus sur lesquels nous nous attardons et, selon les services et les autorisations accordées, certaines informations liées à notre activité ou à notre localisation.
Nous, pendant ce temps, nous sommes tranquillement en train de cliquer sur « J’accepte » sans lire les 47 pages de conditions d’utilisation.
Soyons sérieux : qui les lit ?
Vous ?
Moi ?
Personne !
Nous avons tous déjà accepté des conditions d’utilisation avec la concentration d’une personne qui signe un contrat après avoir seulement regardé la taille du bouton « Accepter ».
Cela ne signifie évidemment pas que chaque service gratuit est mauvais ou qu’il y a forcément une grande machination cachée derrière chaque application. Mais cela devrait nous rappeler une chose, un service gratuit peut avoir un modèle économique que nous ne voyons pas immédiatement.
Lorsqu’une entreprise dépense des millions pour développer et maintenir un service, elle ne s’est probablement pas réveillée un matin en se disant : « Et si nous faisions plaisir à tout le monde gratuitement ? »
Il y a généralement une logique derrière. Et parfois, nous faisons partie de cette logique.
Le gratuit nous pousse aussi à prendre plus
Il y a un autre problème avec le gratuit, nous avons tendance à en prendre beaucoup plus que nécessaire.
Une formation gratuite ? On s’inscrit.
Un livre numérique gratuit ? On télécharge.
Un webinaire gratuit ? On réserve une place.
Un ebook gratuit ? On prend.
Un deuxième ebook gratuit ? Évidemment.
Et puis, quelques semaines plus tard, notre téléphone ou notre ordinateur ressemble à une bibliothèque numérique dans laquelle personne ne lit rien. Nous avons 36 formations enregistrées, 14 ebooks, 8 webinaires auxquels nous n’avons jamais assisté et probablement assez de conseils pour devenir expert dans cinq domaines différents. Le seul problème ? Nous n’avons appliqué aucun d’entre eux, mais nous sommes contents.
Pourquoi ?
Parce que nous avons l’impression d’avoir avancé. Télécharger une formation donne parfois la même satisfaction que la suivre, sauf qu’à la fin, on n’a rien appris. Mais on a le fichier, c’est déjà ça.
Et c’est ainsi que nous confondons parfois accumulation et progression. Nous collectionnons des informations que nous n’utiliserons jamais et encombrons notre attention avec des choses que nous avions prises uniquement parce qu’elles étaient gratuites. À force de vouloir tout prendre, nous finissons même par ne plus savoir ce qui mérite réellement notre temps.
Quand « cadeau » devient une dépense
Dans la vie quotidienne, nous avons également appris à associer le gratuit à une opportunité qu’il serait presque criminel de laisser passer.
« Prends, c’est offert. »
Et nous prenons même lorsque nous n’en avons pas besoin. Parce que dans notre tête, une petite alarme vient de sonner : « GRATUIT ! DANGER DE REGRETTER SI TU LAISSES PASSER ! »
C’est ainsi qu’un objet gratuit finit dans un placard.
Puis dans un autre.
Puis dans une boîte.
Et quelques années plus tard, nous découvrons que nous conservons toujours quelque chose dont nous ne nous souvenons même plus de l’utilité. Les promotions fonctionnent de la même manière. On voulait acheter une chose à 5 000 francs. On découvre qu’à partir de 10 000 francs, on reçoit un « cadeau ». Et là, nous trouvons soudain une excellente raison de dépenser 5 000 francs supplémentaires.
Nous venons donc d’économiser de l’argent en dépensant davantage.
Magnifique. Une véritable prouesse financière.
Le gratuit nous fait parfois oublier une question pourtant très simple : « Est-ce que j’en ai besoin ? » Parce que si la réponse est non, économiser 100 % du prix d’un objet inutile reste un achat inutile.
Alors, la prochaine fois que quelque chose vous sera présenté comme « gratuit », ne vous demandez pas seulement : « Combien vais-je économiser ? »
Demandez-vous aussi : « Qu’est-ce que cela va me coûter autrement ? »
Car parfois, le véritable prix n’est pas celui que l’on paie, mais c’est celui que l’on ne remarque même pas.
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