"N'oublie jamais d'où tu viens."
Cette phrase a élevé des générations entières.
En Afrique de l'Ouest, la réussite est collective.
Les félicitations aussi.
Les dépenses également.
Et c'est loin d'être une mauvaise chose. Derrière beaucoup de réussites se cachent des parents qui se sont privés, une grande sœur qui a payé des frais de scolarité, un oncle qui a hébergé un étudiant ou une tante qui a fait des sacrifices pour qu'un autre puisse avancer. Certaines personnes méritent donc qu'on les aide sans hésiter :
Les parents qui ont tout donné ;
Le frère ou la sœur qui fait réellement des efforts ;
Le proche frappé par un coup dur ;
Les aider n'est pas une faveur, c'est parfois un devoir.
Mais c'est précisément à ce moment-là que l'histoire prend une tournure... très africaine.
Autant tout le monde mérite d’être respecté, autant tout le monde ne mérite pas le même niveau d'aide. Certaines personnes ont besoin d'un tremplin, d'autres cherchent simplement un canapé et confondre les deux peut coûter très cher, pas seulement en argent, mais aussi en énergie, en projets abandonnés, en rêves reportés et en santé.
Dans certaines familles, dès que vous obtenez un emploi, un phénomène extraordinaire se produit, votre statut change officiellement. Vous n'êtes plus un fils, une fille, un frère ou une sœur. Vous devenez une institution :
Banque mondiale le lundi. Nations Unies le mardi. Fonds de solidarité familiale le reste de la semaine.
Votre téléphone sonne davantage. Les cousins éloignés retrouvent miraculeusement votre numéro. Des oncles qui ne savaient même pas écrire votre prénom découvrent soudainement que vous êtes le leur et chose fascinante, tout le monde traverse une urgence exactement autour du 25 ou du 30 du mois. La synchronisation est impressionnante, même les satellites GPS n'ont pas cette précision.
Catégorie n°1 : Les abonnés à votre salaire
Il existe des personnes qui connaissent votre date de paie avec une précision que votre banque pourrait leur envier. Elles ne vous appellent jamais pour demander :
"Comment vas-tu ?"
Mais elles maîtrisent parfaitement la phrase :
"Tu peux m'envoyer quelque chose ? C'est urgent."
Ce qui est encore plus étonnant, c'est que cette urgence revient chaque mois. À ce niveau, ce n'est plus une urgence, c'est un abonnement.
Catégorie n°2 : Les entrepreneurs de vos revenus
Certaines personnes n'ont aucun projet, aucune stratégie, aucune envie particulière de changer leur situation. Pourquoi feraient-elles des efforts ? Elles ont déjà un plan financier.
Vous !
Vous êtes leur business model. Pendant que vous cherchez une promotion, elles cherchent simplement le meilleur moment pour vous appeler.
Catégorie n°3 : Les experts en culpabilisation émotionnelle
Ce sont probablement les plus talentueux. Ils ne demandent presque jamais directement de l'argent, ils utilisent des phrases beaucoup plus sophistiquées :
"Tu as changé."
"L'argent t'a rendu fier."
"Nous avons souffert ensemble, tu te rappelles ?"
"Tu oublies d'où tu viens."
Curieusement, ces phrases n'apparaissent jamais quand vous acceptez d'aider. Elles apparaissent uniquement lorsque, pour la première fois, vous dites : "Cette fois, je ne peux pas."
Catégorie n°4 : Les spécialistes du "Dieu pourvoira"... grâce à toi
Ils prennent des décisions financières avec un optimisme admirable.
Pas d'épargne.
Pas de plan.
Pas de prévoyance.
Pourquoi s'inquiéter ? Quelqu'un dans la famille travaille et ce quelqu'un c'est souvent vous.
Le plus grand piège
À force d'aider sans poser de limites, on finit parfois par fabriquer ce que l'on voulait justement éviter. La dépendance.
Quand une aide devient automatique, elle cesse d'être perçue comme un cadeau. Elle devient un droit et le jour où elle s'arrête, celui qui donnait passe du statut de héros à celui de traître. C'est probablement l'une des transitions les plus rapides que l'humanité ait connues.
La génération de nos parents a porté des familles entières, il faut leur rendre hommage. Ils ont payé les études des cousins, construit la maison familiale, pris en charge des neveux, accueilli ceux qui arrivaient en ville. Mais beaucoup sont aussi arrivés à un âge avancé sans économies, sans patrimoine personnel et parfois sans la tranquillité qu'ils méritaient. Non pas parce qu'ils étaient pauvres mais parce qu'ils étaient devenus le plan de retraite de tout le monde sauf d'eux-mêmes.
Notre génération a le droit de faire autrement.
Faire autrement ne signifie pas devenir égoïste. Cela signifie comprendre qu'on ne sauve pas une famille en créant dix personnes dépendantes d'un seul salaire. La véritable solidarité ne consiste pas à distribuer des poissons jusqu'à l'épuisement. Elle consiste aussi à apprendre à pêcher et à accepter que certains préfèrent attendre que le poisson arrive déjà frit.
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