Il y a ceux qui passent des mois à chercher une opportunité et ceux pour qui l’opportunité semble avoir leur numéro de téléphone.
Les premiers peaufinent leur CV, envoient des candidatures, passent des entretiens et attendent parfois plusieurs semaines une réponse. Les seconds ont parfois besoin d’une seule chose, un coup de fil. Pas forcément parce qu’ils sont moins compétents. Simplement parce qu’ils connaissent déjà quelqu’un qui peut leur éviter quelques étapes.
Et c’est là que les choses deviennent intéressantes. Parce que nous aimons beaucoup parler de mérite, de compétences et d’égalité des chances. Jusqu’au moment où un poste apparaît et que quelqu’un demande, presque naturellement : « Tu ne connais personne là-bas ? »
À cet instant, le mérite n’a pas disparu. Il a simplement découvert qu’il devait, lui aussi, avoir des relations.
La théorie ne connaît pas le terrain
La méritocratie repose sur une idée plutôt séduisante, chacun devrait avancer en fonction de ses compétences, de ses efforts et de ses résultats. Sur le papier, c’est magnifique. Tout le monde part avec ses chances, travaille, progresse et récolte ce qu’il a semé.
Sur le papier.
Dans la vraie vie, les cartes distribuées au départ ne sont pas toujours les mêmes. Certains grandissent avec des parents qui connaissent des entrepreneurs, des directeurs, des responsables ou des personnes "bien placées". D’autres grandissent avec une connexion Internet qui fonctionne quand elle veut et découvrent les opportunités trois semaines après leur clôture.
Certains savent dès leur entrée à l’université où ils veulent aller et surtout qui appeler pour y arriver. D’autres passent leur temps à envoyer des CV dans l’espoir qu’un être humain, quelque part, ouvre enfin le fichier.
Et lorsque le deuxième demande comment le premier a obtenu son opportunité, on lui répond parfois avec beaucoup de sagesse : « Il faut travailler dur. »
Évidemment.
Le fameux « il faut connaître quelqu’un »
Il existe une phrase qui revient régulièrement dans certaines recherches d’emploi : « Tu connais quelqu’un là-bas ? »
On ne demande pas toujours : « Quelles sont tes compétences ? », « Quelle est ton expérience ? », « Qu’est-ce que tu peux apporter à l’organisation ? »
Non.
On commence parfois par vérifier ton carnet d’adresses. Parce qu’il semblerait qu’un CV soit beaucoup plus impressionnant lorsqu’il est accompagné d’un numéro de téléphone. Et c’est là que le mot népotisme entre dans la conversation.
Le népotisme consiste à favoriser des proches, notamment des membres de sa famille, dans l’accès à des emplois, des responsabilités ou des opportunités, indépendamment de leur mérite réel. Et comme beaucoup de pratiques discutables, il devient soudainement beaucoup plus acceptable lorsqu’on lui donne un nom plus sympathique.
« Ce n’est pas du favoritisme, c’est une recommandation. »
Ah, la fameuse recommandation. Celle qui arrive avant même que le poste soit officiellement annoncé.
Avoir des relations, ce n’est pas tricher
Il serait trop facile de dire que toute personne recrutée grâce à une relation est forcément incompétente. Ce serait faux.
Connaître quelqu’un peut simplement permettre d’avoir accès à une opportunité et si la personne possède réellement les compétences nécessaires, il n’y a pas forcément de problème. Après tout, les relations professionnelles font partie de la vie. Le réseau permet de découvrir des opportunités, d’obtenir des conseils et parfois même d’être recommandé.
Le problème n’est donc pas forcément qui vous a recommandé, le problème apparaît lorsque la recommandation devient une sorte de passeport diplomatique permettant de contourner toutes les règles.
Vous pouvez être incapable de faire le travail, mais heureusement, vous êtes "le fils de quelqu’un". Et apparemment, cette compétence figure rarement sur le CV, mais elle semble particulièrement appréciée dans certains recrutements.
Certains attendent, d’autres sont attendus
Le plus frustrant pour ceux qui n’ont pas les bons contacts n’est pas nécessairement de voir quelqu’un réussir. C’est de voir quelqu’un obtenir une opportunité sans avoir eu à franchir les mêmes obstacles.
Une personne passe des mois à chercher un emploi, améliore son CV, suit des formations, multiplie les candidatures et prépare soigneusement chaque entretien.
Une autre reçoit simplement un appel : « Envoie-moi ton CV. » Deux minutes plus tard, le CV est sur le bureau de la personne qu’il fallait.
Pendant ce temps, le premier candidat continue de recevoir des messages automatiques : « Nous avons bien reçu votre candidature et vous remercions pour l’intérêt porté à notre organisation. »
Une phrase très élégante pour dire : nous avons reçu votre CV et nous allons maintenant vous laisser dans le silence le plus professionnel possible.
On critique le piston… jusqu’à en avoir besoin
À force de constater que le mérite seul ne suffit pas toujours, les gens finissent naturellement par chercher autre chose.
On développe son réseau.
On cherche des recommandations.
On appelle les connaissances.
On demande à l’ami d’un cousin de parler à son collègue qui connaît le directeur.
Et soudain, tout le monde devient stratège. Même ceux qui dénonçaient hier le piston comprennent aujourd’hui qu’il serait peut-être dommage de mourir avec son diplôme dans un tiroir simplement parce qu’on a refusé de demander de l’aide.
C’est là que le système devient particulièrement ironique, on critique le réseau quand les autres l’utilisent, puis on prie pour qu’un contact apparaisse lorsqu’on en a besoin.
La morale devient donc très flexible.
Le réseau ouvre la porte, mais après ?
Le problème n’est pas qu’une personne soit recommandée. Le problème est lorsqu’une personne est recommandée à la place d’une personne plus compétente. Ce n’est pas la même chose.
Un réseau peut vous ouvrir une porte. Il ne devrait pas vous permettre de rester dans la pièce lorsque vous n’avez pas les compétences pour y être. Une recommandation peut vous donner une chance. Elle ne devrait pas vous donner automatiquement le poste.
Parce qu’à partir du moment où la relation compte davantage que la compétence, ce n’est plus seulement une question de favoritisme. C’est toute l’organisation qui finit par en payer le prix. Et contrairement à ce qu’on pourrait croire, un poste mal attribué ne reste jamais simplement « le problème de celui qui n’a pas été recruté ».
Une personne incompétente à un poste stratégique peut ralentir une équipe, démotiver les autres, prendre de mauvaises décisions et coûter beaucoup plus cher que prévu.
Alors, méritocratie ou piston ?
La réponse est probablement moins confortable que nous aimerions le croire.
Le mérite compte.
Le travail compte.
Les compétences comptent.
Mais les opportunités ne circulent pas toujours dans un monde parfaitement neutre où chacun avance uniquement en fonction de ses efforts.
Le réseau compte aussi. Le milieu dans lequel on grandit compte. Les rencontres comptent. Les ressources auxquelles on a accès comptent. Et parfois, oui, le nom que l’on porte ou la personne que l’on connaît peut ouvrir une porte beaucoup plus rapidement.
La véritable question n’est donc peut-être pas : « Est-ce que les relations sont mauvaises ? »
Mais plutôt : « Jusqu’où sommes-nous prêts à les laisser influencer les décisions qui devraient reposer sur le mérite ? »
Parce qu’avoir un réseau pour découvrir une opportunité, c’est une chose. Avoir besoin d’un réseau pour avoir une chance d’être considéré en est une autre. Et si nous voulons vraiment parler de méritocratie, il faudrait peut-être commencer par accepter une idée assez simple : le mérite devrait pouvoir ouvrir une porte même lorsque personne à l’intérieur ne connaît votre nom.
Sinon, ce n’est plus vraiment une méritocratie, c’est juste une loterie avec, en plus, quelques tickets VIP réservés aux personnes qui connaissent l’organisateur.
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