« Vous avez compris ? »
La question tombe à la fin d’une longue explication. Tout le monde reste silencieux pendant une seconde. Vous regardez autour de vous. Personne ne semble vouloir prendre le risque de répondre en premier. Alors quelqu’un hoche la tête. Un autre fait pareil. Vous aussi. Après tout, pourquoi être la seule personne à annoncer publiquement que vous êtes complètement perdu ?
Et voilà comment une salle entière peut quitter une réunion avec des visages rassurés et des compréhensions complètement différentes.
C’est une scène particulièrement fréquente au travail. Une nouvelle procédure est présentée, un logiciel est expliqué, une nouvelle organisation est annoncée. On distribue éventuellement un document de quinze pages que personne ne lira entièrement. À la fin, on demande s’il y a des questions. Évidemment, personne n’en a. Non pas parce que tout est parfaitement clair, mais parce que poser une question revient parfois à révéler publiquement qu’on n’a pas suivi.
Alors on préfère repartir avec notre incompréhension et compter sur Dieu, Google ou le collègue assis à côté pour nous sauver plus tard.
Le phénomène ne s’arrête évidemment pas au travail. Dans une conversation, quelqu’un raconte une histoire avec des références que vous ne connaissez pas. Tout le monde rigole. Vous rigolez aussi, avec ce petit sourire prudent de quelqu’un qui ne sait pas exactement ce qui est drôle mais qui refuse de prendre le risque de rester sérieux.
Parfois, vous ne savez même pas de qui ou de quoi on parle. Mais vous avez compris une chose essentielle. Il faut rire maintenant et poser les questions plus tard.
Les réseaux sociaux ont d’ailleurs perfectionné cette pratique. Une expression apparaît partout. Tout le monde l’utilise, tout le monde semble savoir ce qu’elle signifie. Vous la voyez dans les publications, les vidéos et les commentaires, alors vous finissez par l’utiliser vous aussi, en espérant que personne ne viendra vous demander de la définir.
C’est ainsi qu’un mot peut être utilisé par des milliers de personnes alors qu’une bonne partie d’entre elles n’est probablement pas capable d’expliquer ce qu’il signifie réellement.
Et puis il y a les situations où nous faisons semblant d’avoir compris parce que nous pensons que l’autre attend de nous une réaction particulière. Quelqu’un nous explique un problème technique, nous répondons « oui, je vois ». Quelqu’un nous expose une stratégie compliquée, nous répondons « effectivement ». Quelqu’un nous parle d’un sujet dont nous ignorons absolument tout, nous faisons ce petit mouvement de tête qui signifie apparemment que nous sommes parfaitement au courant.
Nous avons développé toute une gestuelle de la compréhension fictive.
Le plus drôle, c’est que nous savons généralement que les autres font exactement la même chose. Nous sommes donc parfois plusieurs personnes dans une pièce à faire semblant de comprendre une conversation que personne ne comprend réellement.
Et personne ne veut être le premier à l’admettre.
Pourtant, dire « je n’ai pas compris » est probablement l’une des phrases les plus utiles que nous puissions prononcer. Elle évite les erreurs, les malentendus et surtout cette situation merveilleuse où chacun repart avec une interprétation différente de ce qui vient d’être décidé.
Le problème, c’est que nous avons souvent associé la compréhension à l’intelligence. Comme si ne pas comprendre immédiatement quelque chose signifiait que nous étions moins capables que les autres. Alors qu’en réalité, certaines explications sont simplement mauvaises, certains sujets sont compliqués et certaines personnes ont un talent particulier pour transformer une idée simple en conférence de trois heures.
Dans ces moments-là, demander une explication supplémentaire n’est pas un aveu de faiblesse. C’est parfois simplement la preuve qu’on refuse de hocher la tête au hasard.
Et il faudrait peut-être appliquer la même logique à beaucoup d’autres choses dans la vie. Nous n’avons pas besoin de comprendre immédiatement chaque nouvelle tendance, chaque concept à la mode, chaque opinion populaire ou chaque sujet dont tout le monde parle. Nous pouvons aussi dire que nous ne savons pas. Nous pouvons demander. Nous pouvons apprendre. Nous pouvons même changer d’avis après avoir compris.
C’est beaucoup moins spectaculaire qu’un hochement de tête assuré, mais beaucoup plus utile.
Faire semblant d'avoir compris sauve les apparences pendant quelques minutes. Poser la question, elle, évite de passer les heures suivants à chercher discrètement sur Internet ce que tout le monde semblait déjà savoir.
Et le plus ironique, c'est que la question que vous n'osez pas poser, quelqu'un d'autre dans la salle se la pose aussi. Il attend simplement que vous soyez assez courageux pour la poser à sa place.
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